Où va la place industrielle suisse ? Menaces et perspectives

L’industrie suisse mérite le respect : sur la base solide de ses brillants atouts, elle a réussi à se maintenir sur la voie du succès. Néanmoins, il apparaît clairement que les dangers menaçant la place industrielle suisse sont de plus en plus nombreux. Or, les sources de dangers ne se trouvent pas seulement à l’étranger : les problèmes tels que le risque d’effondrement de l’alimentation en énergie ou les relations crispées qu’entretient la Suisse avec l’Union européenne sont tout aussi préoccupants que la ten­dance au protectionnisme sur certains marchés, la période glaciaire dans les relations entre les États-Unis et la Chine et les conséquences de la guerre en Ukraine.

À quoi vont être confrontées les entreprises de l’industrie suisse ? Et comment doivent-elles gérer cette situation ? Stefan Brup­bacher, Directeur de l’association de l’industrie technologie suisse Swissmem, Daniel Bachofen, Directeur général de Bachofen SA, et Andreas Bachmann, Directeur des ventes de Bachofen SA, discutent de la situation actuelle : ils présentent des scénarios possibles et adressent un appel aux responsables politiques.

Daniel Bachofen : Que pensez-vous de la situation actuelle de la place industrielle suisse ?

Stefan Brupbacher : La Suisse est l’un des rares pays à avoir échappé à la désindustrialisation de ces vingt dernières années. Les entreprises industrielles suisses ont réussi à augmenter de 60 % leur création de valeur et leur productivité. Elles ont une vocation internationale et sont compétitives. Dans l’ensemble, la place industrielle suisse se porte bien.

Andreas Bachmann : Les perspectives pour l’année en cours sont donc positives ?

SB : Naturellement, il reste de grands points d’interrogation : Comment va évoluer la guerre en Ukraine ? Faut-il craindre des cyberattaques ? Le prix de l’énergie va-t-il encore augmenter ? La guerre commerciale avec la Chine va-t-elle s’aggraver ? Tous ces facteurs peuvent avoir un impact important sur l’économie du pays.

DB : Sans parler de l’inflation …

SB : L’inflation étant encore trop forte, les banques centrales vont continuer à relever les taux directeurs jusqu’à ce que la consommation et les salaires diminuent. Nous nous trouvons actuellement dans un contexte économique agité. Les banques centrales font pression pour que les taux d’intérêt soient plus élevés alors que les marchés affirment qu’ils ne vont pas augmenter.

DB : Inflation, taux d’intérêt en hausse, difficultés avec la Chine, crise de l’énergie, autant de contingences qui posent de gros problèmes à l’Allemagne, la plus grande puissance économique européenne. S’il devait s’ensuivre une délocalisation d’entreprises industrielles, la situation pourrait également se dégrader chez nous.

SB : Environ 25 % de nos exportations industrielles vont vers l’Allema-gne. Nous sommes très fortement intégrés. Donc, effectivement, l’évolution en Allemagne n’est pas sans nous inquiéter.

AB : Et que conseillez-vous aux membres de votre association ?

SB : Premièrement : Diversifier les chaînes d’approvisionnement. Désormais, la plupart des entreprises le font. Deuxièmement : Capter les tendances d’innovation et contri-
buer à les façonner. Cela aussi n’est rien de nouveau. Troisièmement : Se préparer aux effets des guerres commerciales et des distorsions de concurrence dues aux interventions de l’État. Quatrièmement : Rester sans cesse informé compte tenu des réglementations toujours plus complexes.

DB : Lors d’un sondage mené par Swissmem sur les plus grandes préoccupations de ses membres, les problèmes liés aux chaînes d’approvisionnement ont été nommés en premier. En second, le prix de l’énergie, et en troisième, la pénurie de main-d’œuvre.

SB : La situation devrait s’être inversée entre-temps. La pénurie de main-d’œuvre est dramatique et fait du mal aux entreprises. C’est frustrant de ne pas pouvoir réaliser des projets passionnants par manque de main-d’œuvre. Un facteur aggravant concerne la tendance au travail à temps partiel.

AB : Que fait votre association pour lutter contre la pénurie de main-d’œuvre ?

SB : Nous avons intensifié le marketing du secteur et, par le biais des médias sociaux et d’autres canaux, nous nous adressons en particulier aux jeunes qui sont sur le point de choisir une profession. Dans nos campagnes marketing, nous montrons que nous sommes un secteur cool et nous thématisons aussi l’engagement de l’industrie en faveur d’une production respectueuse du climat.

DB : À mon avis, un autre grand défi pour l’industrie suisse réside dans les tendances qui minent le libre-échange, des tendances dramatiques avant tout pour l’industrie d’exportation. Les États-Unis contre la Chine, la politique America First, un éventuel IRA* pour l’Europe. Comment soutenez-vous vos membres face à ces sujets particulièrement sensibles ?

SB : Nous proposons par exemple des webinaires et des séminaires sur les nouvelles législations dans les pays d’exportation, notamment aux États-Unis. Sur le plan politique, nous nous engageons fortement dans la lutte contre le protectionnisme ainsi que pour la conclusion d’un maximum d’accords de libre-échange et en faveur d’une solution avec l’Union européenne.

DB : La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine va-t-elle amener les entreprises de l’industrie suisse à devoir quasiment doubler leur portefeuille ou bien choisir l’un des deux marchés ?

SB : Dans l’idéal, elles ne devraient pas être obligées de choisir. Mais pour un certain nombre d’entreprises, certains ajustements en fonction du marché seront inévitables. Prenons par exemple les fabricants de machines-outils qui, conformément à la réglementation américaine, doivent réduire la part des composants américains s’ils veulent livrer des machines en Chine.

AB : Que faire si la pression augmente et s’il faut choisir entre les États-Unis et la Chine ?

SB : La Suisse doit adopter une stratégie de double indispensabilité. L’une vise à fabriquer des produits uniques dont les marchés mondiaux ne peuvent se passer. Ce serait une sorte de police d’assurance.

AB : Et la deuxième ?

SB : Nous attendons de la Confédération qu’elle développe des offensives et des propositions diplomatiques, comme elle le fait actuellement à Singapour. La Suisse doit se positionner de telle manière à ce que s’impose l’idée d’une : Suisse indispensable et qu’en échange on laisse tranquille.

DB : Les Européens subventionnent leur industrie et les Américains pratiquent le découplage technologique. Ils entravent ainsi le libre marché et mettent en danger la prospérité.

SB : Oui, malheureusement. C’est pourquoi il est extrêmement impor­tant que nous, en tant qu’association, convainquions la population de l’importance de l’exportation et du libre-échange pour la prospérité et ce – y compris pour la prospérité de pays d’exportation tels le Brésil ou l’Indonésie.

DB : Comment évaluez-vous les chances de succès de l’IRA* et du CHIPS Act** pour les États-Unis ?

SB : Des études récentes montrent que l’IRA déclenche des envies de subventions. Ce que l’État entreprend pour protéger les entreprises se fait au détriment des consommateurs. Pour l’économie américaine, les interventions de l’État ne sont pas un succès. Mais elles le sont pour certaines entreprises qui reçoivent des subventions.

DB : Les subventions sont inefficaces et je pense que l’industrie suisse n’en a pas besoin.

SB : Malgré les multiples crises, les entreprises de l’industrie suisse s’en sortent très bien. Elles misent systématiquement sur la qualité et une précision maximale. Elles font avancer les projets d’innovation avec énergie et agissent de manière proactive et flexible. Et last but not least, elles disposent – surtout grâce au système de formation en alternance – d’un personnel qualifié et motivé, conscient de sa responsabilité quant au résultat de son travail.

AB : Un sujet qui préoccupe avant tout l’industrie d’exportation suisse concerne la relation entre la Suisse et l’Union européenne. Quelle est la position de votre association à ce sujet ?

SB : En fait, la solution ne peut être que la poursuite de la voie bilatérale. Toute autre solution n’est ni possible, ni judicieuse. Le Conseil fédéral doit enfin conclure ses entretiens exploratoires et aller rapidement de l’avant.

AB : Cela vaut également pour la question de l’énergie …

SB : Ce qui m’inquiète le plus, c’est que, selon les déclarations de la Commission européenne, les pays de l’UE, à partir de 2025, n’auront le droit de livrer à des pays comme la Suisse que 30 % de l’électricité exportée. Si, à partir de 2025, Leibstadt tombe en panne en hiver, nous aurons un black-out. Le temps presse, mais les responsables politiques traînent. Ce qui complique la clarification de nos relations avec l’UE, c’est que le dossier européen est justement dominé par deux syndicats agressifs.

DB : En matière de politique énergétique, nous avons deux problèmes. La menace, de par l’interdiction de livraison d’électricité en provenance de l’Europe à partir de 2025 et l’insuffisance de notre propre production.

SB : Je reconnais là un échec typique de la politique et de l’État au cours des 10-15 dernières années. Nous savons depuis longtemps que nous avons besoin d’urgence de davantage d’énergie produite de manière dura­ble. Néanmoins, la pratique en matière d’autorisation des infrastructures de production est dictée par la bureau­cratie et non par le bon sens.

DB : L’entêtement plutôt que l’aptitude à trouver des compromis …

SB : Le nombre d’oppositions qui peuvent être faites à la construction de centrales solaires ou d’éoliennes est incroyable. Les intérêts individuels priment sur l’intérêt général. C’est inacceptable.

DB : Je me trompe ou les choses bougent ces derniers temps sur la scène politique ?

SB : Uniquement, je suppose, sous la pression des gros titres des médias, qui ont peint le sombre tableau d’une pénurie d’énergie …

AB : …et maintenant, l’été approche.

SB : L’été arrive et, en tant que peuple « élu », nous pensons n’avoir rien à craindre. Mais avec cette attitude, nous fonçons droit dans le mur et allons finir avec un black-out. Le développement de la production d’électricité doit avoir lieu maintenant. Il est plus que temps d’agir.

DB : Une prolongation de l’accord sur l’électricité avec l’UE est-elle possible indépendamment d’une solution concernant les accords bilatéraux ?

SB : Le message de Bruxelles est clair : sans accord institutionnel, pas d’accord sur l’électricité. Il faut se demander si le problème de la limite de 30 % fixée par l’UE pour les livraisons d’électricité en Suisse pourrait être résolu au niveau technique, mais là aussi, nous avons besoin de la bonne volonté de l’UE. En tant que petit pays, nous ne sommes jamais en position de force.

DB : Le professeur émérite de thermotronique Lino Guzella dit « Build whatever you can ». Quelle est la bonne technologie pour produire à l’avenir de l’énergie neutre en CO2 en Suisse ?

SB : À l’heure actuelle, on assiste à un développement intensif englobant différentes technologies. Selon la devise de l’ouverture et de la neutralité technologiques. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut innover. L’objectif doit être de trouver une solution optimale conciliant sécurité d’approvisionnement, prix compétitifs et production durable.

AB : L’énergie nucléaire doit elle aussi rester une option possible.

SB : C’est vrai. Mais pour cela, nous devons d’abord faire tomber la décision de sortie du nucléaire. Et on ne construit pas de centrales nucléaires du jour au lendemain. Actuellement, nous devons nous concentrer sur les solutions réalisables le plus rapidement possible. C’est-à-dire sur le développement rapide de l’énergie solaire, éolienne et hydraulique.

AB : Pour terminer, quels sont les trois souhaits que vous adressez aux responsables politiques suisses, au parlement et au gouvernement ?

SB : Premier souhait : Les politiques doivent reconnaître que la place industrielle suisse est riche en joyaux de l’industrie manufacturière, qui créent de la richesse et apportent une contribution extrêmement importante aux solutions sociétales dans le monde entier. Deuxième souhait : Cherchez des solutions pour un accès sans obstacles aux marchés étrangers, c’est-à-dire pour des relations de coopération avec l’UE et d’autres pays attractifs pour l’industrie d’exportation suisse. Veillez à ce que la Suisse continue d’être perçue comme un phare de l’internationalité. Troisième souhait : Engagez-vous en faveur du système de formation en alternance. Nous avons be­soin d’un maximum de main d’œuvre qualifiée et bien formée et non pas de toujours plus de diplômés uni­versitaires.

L’entretien a eu lieu le 22 février 2023 au siège de l’entreprise Bachofen SA à Uster.

* Inflation Reduction Act
** « Creating Helpful Incentives to Produce Semiconductors », loi fédérale américaine du 9 août 2022

Stefan Brupbacher – ambassadeur de l’industrie suisse, homme d’action et amoureux de la nature

Stefan Brupbacher dirige depuis 2019 l’association leader de l’industrie suisse Swissmem et représente depuis 2020 les intérêts de l’industrie suisse au sein d’Orgalim, la fédération européenne des entreprises industrielles. Stefan Brupbacher a étudié le droit à l’Université de Zurich, où il obtint également son doctorat. Il est également diplômé en droit économique international et européen de l’Université Johns Hopkins, à Bologne et Washington, ainsi que de l’Université de Saint-Gall. Stefan Brupbacher est un ardent libéral et un défenseur de la libre économie de marché.

Stefan Brupbacher
Daniel Bachofen: directeur général de Bachofen SA